En Islam, on observe que toute réforme s’ancre d’abord dans un travail lent et progressif de lecture et de relecture des textes sacrés. Ce retour sur les textes est censé impliquer un changement d’attitude dans le domaine des pratiques sociales – avec leurs inévitables retours en arrière, leur stagnation et leurs sursauts. L’effort de recherche ou de compréhension personnelle du musulman, qu’il soit individuel ou collectif, s’appelle ijtihad : il s’agit d’assimiler la signification intime des textes sacrés afin d’être capable de formuler des règles adaptées à des conditions sociohistoriques nouvelles, tout en restant conforme à l’esprit des textes. Si l’ijtihad concerne en premier lieu la « compréhension exacte » du Coran, ce sont les règles de la shari’a et les conditions de leur applicabilité en fonction du temps et du lieu qui nous importent ici. Une fois que le socle de lois a été correctement compris et appliqué peuvent alors s’appliquer toute une série de règles distinctes et de codes personnels qui ne soient ni rigides ni mimétiques, et qui par là même s’adapteraient à la réalité historique de chaque peuple.

On explique généralement que la « porte de l’ijtihad » (bab al-ijtihad) aurait été ouverte par le calife ‘Umar après la mort du Prophète et qu’elle aurait été refermée à la fin du Xe siècle par le calife abbasside Al-Qadir (m. 1031), quand il imposa l’école doctrinale d’Ibn Hanbal et déclara le mu’tazilisme hérétique.

Quatre siècles avaient été nécessaires pour mettre en place les éléments du dogme, avec leurs règles, leurs applications et leurs interprétations : après cet immense travail de jurisprudence islamique, les autorités centrales de Bagdad auraient donc entériné l’idée absurde de l’achèvement de la réflexion sur le nouveau, comme si la théologie, le droit, et plus généralement le progrès du monde, étaient arrivés à leur terme ultime et indépassable.

Lorsqu’on dit que la « porte de l’ijtihad » a été fermée, cela signifie que la compréhension des textes est achevée et qu’il n’est plus possible, à moins de passer pour un hérétique, d’ajouter à l’herméneutique existante un tajdid au sens propre du terme, à savoir une rénovation des pratiques anciennes et non pas seulement une recomposition des textes fondateurs. A l’inverse, prétendre rouvrir la porte de l’ijtihad revient à inviter tout un chacun à une lecture critique du corpus canonique constitué par le Coran et la Tradition. Aujourd’hui, on tente par divers moyens d’ouvrir une seconde phase d’interprétation et de renouvellement de la pensée musulmane. On appelle ijtihadistes ou mujaddidun les réformistes qui tentent de mener cet effort de réadaptation de la doctrine coranique aux nouvelles conditions d’existence des musulmans. Dans cet ouvrage, les trois quarts des réformateurs retenus sont des mujaddidun attachés au progrès et à l’évolution de l’islam. Des réformateurs comme Al Qursawi, le premier qui aurait « rouvert » les portes de l’ijtihad à l’époque moderne, ou encore Cevdet, qui lança à Genève une revue intitulée Ictihad ; mais aussi des penseurs comme Bigi, Bubi, Čulpan, Qursawi Märcani, Su’avi, Soroush, Al-Sa’idi et d’autres encore. Tous ont déployé une énergie particulière à explorer la notion d’ijtihad dans ses multiples versants : doctrinal, historique, théorique et programmatique. Mais l’ijtihad ne saurait à elle seule mener la réforme, même si elle en constitue un aspect essentiel. Aucune transformation de l’islam ne sera possible ni même envisageable sans qu’il y ait au préalable une prise de conscience que c’est l’avènement de l’Individu qui est le moteur et la finalité de cette réforme.

Cela signifie que la réforme de l’islam ne peut être disjointe de la réforme politique et sociale des pays musulmans, en partant de leurs processus éducatifs, de leur système de transmission des valeurs et de leur vitalité culturelle. Les hérauts de la islah° ou Nahda au XIXe siècle avaient bien compris que l’affranchissement politique de la tutelle coloniale (ottomane ou occidentale) était un préalable à une réforme sociale et culturelle plus profonde, et que c’est celle-ci qui donnerait in fine son sens et sa valeur à ce mouvement de libération

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