Orphelin de bonne heure, Yougourtha [1] fut élevé à la Cour de Miscipsa, son oncle.

Dés sa prime jeunesse, il frappa les esprits par ses dons exceptionnels.

Salluste nous le. présente ainsi [2] : "Yougourtha, remarquable par sa force, par sa beauté, et surtout par l’énergie de son caractère, ne se. laissa point corrompre par le luxe et la mollesse. 1] s’adonnait à tous les exercices en usage dans son pays. montait à cheval, lançait le javelot, ; disputait le prix de la course aux jeunes gens de son âge : et, bien qu’il eût la gloire de les surpasser tous, tous le chérissaient. A la chasse qui occupait une grande partie de son temps. toujours des premiers à frapper le lion et d’autres bêtes féroces. il en faisait plus . que tout autre, et c’était de lui qu’il parlait le moins".

Qu’à de si brillantes qualités il joignit la modestie, c’est un fait rare. surtout chez nous où souvent l’orgueil et l’ambition personnelle se greffent sur une fierté maladive.

Comme la simplicité, ‘la modestie est inséparable de la vraie grandeur. Elle est le propre des âmes pour qui la vie signifie : servir une noble cause qui dépasse les personnes, ‘la servir. avec une abnégation totale.

Seuls un Tarik et un Ibn Toumert ont su porter plus haut de telles vertus.

Le roi parait d’abord natte d’avoir : un neveu si
brillant. Mais, de l’admiration, il passa vite à l’inquiétude. Après sa mort, que ferait Yougourtha ?

N’allait-il pas tenter de s’emparer du trône au détriment de ses cousins ?

En outre, il était à craindre que Rome ne prit ombrage de la popularité de Youghourta qui apparaissait comme l’espoir du mouvement national,

L’idée vint donc au roi de se débarrasser d’un prince aussi gênant. Mais comment faire ?

Par l’assassinat ? Le peuple indigné se révolterait. Il fallait donc songer à un autre moyen.

Comptant sur les hasards et les périls de la guerre, Miscipsa confia à Yougourtha le contingent d’auxiliaires que Rome venait de réclamer pour le siège de Numance, en Espagne.

Yougourtha ne devait pas être. dupe d’un tel calcul. Dominant sa répulsion:pour ce genre de-besogne, il partit avec un plan dans la tête. Il allait, là bas, s’appliquer à étudier et à connaître le caractère et la tactique des Romains comme s’il se préparait déjà à les combattre.

En Espagne, il ne tarda point à se tailler une belle renommée par sor énergie, son activité infatigable, sa modestie et sa valeur au combat. Scipion Emilien. chef de l’armée romaine, . avait une confiance absolue en lui. Sans doute, retrouvait-il en lui l’image du grand Massinissa. Aussi n’entre. prenaîïit-il rien sans avoir consulté le jeune guerrier. Pour toute opération délicate et périlleuse, on faisait appel à Yougourtha qui, volant de victoire en victoire, devint la terreur des Numantins et l’idole des Romains.

La guerre terminée, Scipion s’efforça de gagner . Yougourtha à la cause de Rome. Il lui conseilla de
cultiver l’amitié du peuple romain, ce qui lui permettrait, dit-il, d’accéder au trône. Admirant les talents du jeune prince et son fier caractère, il était loin de pressentir l’irréductible ennemi de son pays.

Dans une lettre chaleureuse il recommandait Yougourtha à son oncle. Le roi parut touché. Il adopta son neveu et le fit cohéritier du trône. Puis il lui demanda de protéger ses cousins. lui disant qu’il valait mieux se fier à des frères qu’à des étrangers.

Paroles curieuses qui révélaient chez Miscipsa un sens réel de l’opportunité. Il n’avait sans doute pas l’âme d’un traître, mais chez lui, l’esprit de famille l’emportait sur le sentiment patriotique. Sa docilité envers Rome et sa haine pour Yougourtha traduisaient le souci d’assurer avant tout l’avenir de ses enfants.

Ne pouvant se débarrasser d’un neveu qui avait l’appui de Scipion et l’affection de tout un peuple, Miscipsa l’adopta. Ainsi donc il dut se résigner, par calcul et sous la pression de l’opinion publique, à consacrer la gloire du jeune héros.

En 118. après trente ans, de règne, Miscipsa mourut, laissant pour successeurs ses fils Adherbal et Hiempsal et son neveu Yougourtha.

Entre Yougourtha et ses cousins, il n’y avait aucune commune mesure, aucun accord possible Sa renommée et sa popularité excitaient au plus haut point leur jalousie. Ils le regardaient. comme un usurpateur. Lui révait de libérer son,peuple : eux bornaient leur ambition à soigner les intérêts de leur famille sous la tutelle de Rorne.

De’ce conflit latent pouvait naître un état de choses dangereux pour l’avenir de l’Etat maghrébin, Et l’opposition entre Yougourtha et ses cousins était telle qu’elle rendait impossible une division du pouvoir qui eût sauvegardé l’unité du pays. On en vint donc à cette solution désastreuse : le partage du royaume.

Dès la première réunion l’orage éclata. Le plus haineux et le plus prétentieux des deux frères, Hiempsal, voulut prendre la place du milieu ou place d’honneur. Méprisant ces misérables querelles de préséance, Yougourtha posa le problème sur le plan de l’intérêt général. car il n’avait qu’une passion : celle du bien public. Pour lui il ne s’agissait pas. de dépecer le royaume, mais de le libérer d’abord des servitudes d’une mauvaise gestion. Il proposa donc une mesure hardie et révolutionnaire l’annulation des ordonnances et des mesures prises par Miscipsa au cours des cinq dernières années de son règne. Il donnait comme raison la sénilité du défunt roi. Le vieux Miscipsa, entouré de savants et d’artistes, avait dû livrer son royaume à l’avidité de ses proches et à la voracité des trafiquants romains.

La proposition de ‘Yougourtha : ‘avait donc pour but de lever cette hypothèque sur l’avenir de notre pays. Inspirée par le plus noble patriotisme, elle répondait au sentiment général et à l’attente du peuple. Elle écartait aussi les honteux plans de partage du patrimoine national, Mais elle eut le don d’irriter les deux frères dont elle blessait l’orgueil familial et dont elle contrariait les projets.

Fait remarquable, si l’idée de Yougourtha avait été retenue elle aurait eu pour conséquence de le priver de ses droits au trône. Mais que lui importait de régner ? Conscient, en ce moment historique. d’être l’interprète de la volonté nationale, il était résolu à briser tous les obstacles pour remplir sa mission.

Bien que les renseignements nous manquent. il est permis de supposer que le désaccord des princes suscita une vive émotion dans le pays. Et l’indignation populaire dut s’en prendre naturellement aux responsables de la crise : Hiempsal et Adherbal.

Sur ces entrefaites, Hiempsal fut assassiné. Le fut-il. comme l’insinue Salluste, à l’instigation de Yougourtha ? L’accusation repose sur le principe spécieux : “cherchez à qui le crime profite”. Ce qu’on sait de Yougourtha et de son caractère écarte une hypothèse aussi odieuse. D’ailleurs, il n’avait pas besoin de recourir à de tels procédés. Salluste, lui
même, reconnait que la cruauté bien connue de : Hiempsal avait pu attirer sur lui le ressentiment de la nation.

Cet assassinat fut le signal d’une courte guerre civile. S’appuyant sur l’élite de l’armée, Yougourtha écrasa facilement la clique des rebelles. Vaincu. Adherbal s’enfuit et se réfugia dans la province romaine de Carthage. Puis il gagna Rome où il allait chercher du secours.

Devant le Sénat romain, ‘réuni pour écouter sa
requête, Adherbal prononça un discours écœurant de bassesse et de flagornerie :

"Sénateurs, Miscipsa, mon père, me prescrivit, en mourant. de considérer la couronne de Numidie comme un pouvoir qui m’était délégué et dont vous aviez la disposition souveraine. Il m’ordonna de servir le peuple romain de tous mes efforts. tant en paix qu’en guerre.,."

Ces singulières paroles, à faire rougir un singe. voulaient dire "Aidez-moi à reconquérir un trône qui vous appartient. »

La brave homme de Miscipsa, qui n’était ni un héros mi un traitre, n’avait probablement jamais tenu les propos que son fils lui prêtait si généreusement. On se rappelle même qu’il avait recommandé à Yougourtha de se fier plutôt à des frères qu’à des étrangers. Ce dilettante, qui aimait les pantoufles et les spéculations philosophiques. était faible de caractère, mais incapable de tant de duplicité.

C’est dire toute la fourberie d’Adherbal. Quelle satisfaction pour les orgueilleux sénateurs que de voir un petit fils du grand Massinissa solliciter, à genoux, l’investiture de Rome ! Mais si le fait les remplissait d’aise, ils n’en avaient pas moins un, profond mépris pour ce prince servile. faisant bon marché de sa patrie. La simple dignité humaine dût provoquer chez eux l’admirable réflexe qu’on prête à Clemenceau.

On raconte en effet. que. après l’autre guerre. le vieux “Tigre” recevait une délégation d’Algériens. L’un de ceux-ci lui déclara "Vous savez, Monsieur le Président, c’est mon grand-père qui remit les clefs d’Alger au général de Bourmont”. À quoi Clernenceau répondit avec.sa franchise habituelle : "Oh ! vous Savez. il n’y a pas de quoi se vanter. Chez nous, on appelle cela la trahison”. S’il s’était trouvé parmi les membres de la délégation un honnète homme. un patriote. il aurait répliqué : "Chez nous aussi”

Tout en méprisant un traître à sa patrie les responsables romains auraient eu mauvaise grâce à décliner l’invitation qui leur était faite par Adherbal. L’occasion s’offrait à eux d’exercer un contrôle plus direct sur les affaires du Maghreb et de transformer une alliance inégale en véritable protectorat.

Leur intervention était donc inévitable.

L’agent de l’étrangér, le comparse Adherbal. disparaissait pratiquement, de la scène au profit de ses maitres.

Le conflit allait bientôt mettre face à face les véritables antagonistes : l’impérialisme romain et Yougourtha, champion de l’indépendance du Maghreb.


[1] : Il est étatit le fils d’Imastanabal
[2] : Salluste : Guerre de Yougourtha, trad G.Budé p 29

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