EIHadj Mahieddine est au sommet de la puissance et du renom. Il a trois fils dont l’un est déjà un objet de prédilection. Sa bonté, sa prodigalité, son respect de la religion, sa fermeté le font estimer jusqu’au Maroc et en Tunisie. Le Dey d’Oran, son chef administratif direct, le jalouse et le désigne à la suspicion des ottomans. Mahieddine le sait. Il est excédé par cette surveillance. Quelquefois, il laisse déborder son amertume. Il parle, longuement, à son fils Abdelkader. Tous deux méditent pour un meilleur avenir. Mais la situation devient chaque jour plus intenable. Pour calmer les craintes des Turcs, Mahieddine décide de faire, en compagnie d’Abdelkader le pèlerinage traditionnel à la Mecque. Or, quand la tribu des Hachems apprend le projet de son chef, les cheikhs accourent de toutes parts pour l’escorter. Et c’est une petite armée qui s’ébranle, Abdelkader en tête.

Le Dey d’Oran, averti, craignant que le cortège ne nourrisse quelque dessein de révolte, fait arrêter Mahieddine et son fils, à leur départ, et les fait conduire devant lui. Le sort de ces captifs est précaire... Que le Dey

fasse un geste, et il seront jetés dans une prison ou assassinés. Mais le jeune Abdelkader n’est nullement intimidé. Il dit au Dey : “ nous ne voulons pas nous révolter. Notre escorte est à la mesure de la distance qui nous sépare de la Mecque ainsi que des dangers qui nous guettent. Donnez-nous des bâteaux et nous embarquons sous vos yeux. Si vous nous gardez prisonniers nous ne répondrons pas des événements !

Le Dey, réfléchit, délibère et finit par relâcher ses deux prisonniers. Comme on le voit, Abdelkader sait répondre aux despotes. Ce pèlerinage dure deux ans. Il a une grande importance pour la vie d’Abdelkader, qui tire le plus grand profit de son voyage. En Egypte, il fréquente des hommes supérieurs, révise ses connaissances en les augmentant. L’Orient l’émerveille. Il s’enthousiasme pour ces peuples musulmans d’où est partie la formidable civilisation qui a métamorphosé son pays africain.

Il s’aperçoit combien les Turcs ont déformé le génie musulman, en militarisant tout. Il converse avec de vrais ulémas, de vrais cadis. Combien cela le change de l’ignorance et du fanatisme entretenus par les Turcs ! Il rêve d’un autre avenir pour son pays. Il voudrait pouvoir contribuer à établir une puissante nation nord- africaine musulmane, qui ressusciterait la gloire du vieil état arabe. De nos jours encore son projet est d’une étonnante actualité. A son retour à Mascara, la situation n’a guère changé.

Il passe trois autres années à réfléchir et à étudier. Sa nature se révèle, ses rêves se précisent. Bientôt, il va entrer en scène pour défendre ses projets. Mais des événements extérieurs se préparent. Les Français ont un gouvernement ombrageux qui se fâche pour un prétendu coup d’éventail. Entendez plutôt que la France avait un besoin vital d’un débouché et que l’Algérie où elle comptait déjà quelques comptoirs et des agents était la plus belle des proies.

La France savait fort bien que les Turcs capituleraient vite devant elle et ne faisait aucun cas des autochtones, ce en quoi elle avait tort...

L’éxpédition d’Alger révèle aisément que la France ne partait pas en guerre pour venger un consul bousculé, mais bien pour s’établir dans le pays, avec tous les bénéfices militaires, politiques et commerciaux qu’une telle conquête comportait. En outre la monarchie n’était guère populaire dans la métropole ; elle espérait refaire sa force et son prestige en agrandissant l’empire et en se ménageant dans des pays neufs, un foyer, et peut-être un asile. Pour dissiper les derniers doutes, voici les effectifs de l’expédition, tels qu’ils ont été relevés sur les rapports officiels, par Maurice Wahl, un historien qui ne peut être suspecté de sympathie pour les Algériens : “ La’flotte comprenait 103 bâtiments, parmi lesquels 11 vaisseaux de ligne et 24 frégates. Le convoi destiné au transport du matériel des chevaux et des vivres était formé de 347 vaisseaux de commerce. 225 petits bâtiments constituaient la flottille de débarquement.

L’armée montait à 37.000 hommes ; le génie et l’artillerie y figuraient en assez forte proportion...” Ajoutez à ce modeste cortège huit généraux et une centaine d’officiers et vous conclurez que les Bourbons faisaient les choses en grand... Bigre ! quelle démonstration de force pour un coup d’éventail. Evidement, il y a encore des simples pour dire : “ la conquête fut un grand mouvement humanitaire, pour écouler des trésors de progrès moderne” ... Je veux bien, mais était -ce vraiment le seul moyen de nous faire profiter de la civilisation ? Et puis par quelle étrange sollicitude le Roi de France aurait- il songé aux Africains ? Comment lui est venu le désir de nous dévoiler les vertus locomotrices de la vapeur ? Quel génie obscur le poussa vers nos contrées ? D’aucuns affirment sérieusement que les incorrigibles corsaires barbaresques pillaient impunément les navires français ...

Je croyais, pour ma part, que l’histoire des corsaires datait de Charles Quint ... Et qui nous fera croire que la Marine française avait peur des corsaires ? Des corsaires qui n’étaient souvent que de pacifiques pêcheurs [...]

[...] À vingt -quatre ans, Abdelkader est à la tête d’un état à moitié envahi. La tâche qui l’attend est loin d’être encourageante mais elle ne lui fait pas peur ; il y a si longtemps qu’il rêve d’oeuvres et de combats gigantesques ! Une telle foi l’anime que sa première harangue, prononcée deux jours après son avènement soulève l’enthousiasme chez les guerriers.

Le fils de Mahieddine a une réputation de sage et de héros.

Rarement un adolescent a été à la fois aussi réfléchi et ardent que lui. Il a une constitution robuste, une taille bien prise, un visage expressif et plein de noblesse. Son oeil sombre voit loin et voit clair. Il est mince et musclé, comme un lévrier. Il porte sous son Caftan un sabre, un chapelet d’ébène et les Hadiths du prophète.

Il passe ses loisirs dans la méditations ou dans la chasse, s’intéresse aux chevaux, sur lesquels il écrira pendant son exil une étude pénétrante. Il aime la discussion, se passionne pour la philosophie, excelle dans la Casuistique. Son caractère âpre, la solitude dans laquelle il se complaît, lui ont fait peu d’amis et pas un seul confident. Il intimide tous ceux qui l’approchent, jusqu’aux cheikhs, aux vétérans.

Mais ce penseur, ce solitaire est surtout un merveilleux homme d’action ; ses décisions sont immédiates et irrévocables. Il n’a jamais rien regretté de ses gestes. Le fatalisme qu’il puise dans l’enseignement philosophique musulman le protège contre les événements. Il subordonne d’ailleurs l’événement à l’action et réalise par là le héros hegelien.

Il a déjà livré bataille à l’envahisseur, ses exploits alimentent les conversations des braves. Il vole en avant de ses cavaliers, leur montre les canons ennemis en poussant son cheval au devant des boulets, qu’il voit ricocher et qu’il salue de ses plaisanteries. Il participe lui-même aux travaux des camps, ranime le courage des blessés de son goum en leur lisant les plus beaux passages du coran sur le sang versé pour une cause juste
Tel est le Sultan des Arabes peu après la prise d’Alger. Son premier souci est d’établir son pouvoir. Il sent que les Français, avec la supériorité de l’équipement, détiennent celle de l’organisation, de la discipline. Aussi commence - t-il par recruter des collaborateurs compétents, qu’il disperse à travers le pays, avec mission de coordonner l’administration des terres et des populations avec la conduite de la guerre .

Ce projet rencontre de sérieux obstacles. Les colonisateurs, n’ont pas chômé. Leurs agents sillonnent les territoires, aidés dans leurs menées par ces éternels ambitieux, qui voient dans toute intervention étrangère, un moyen inespéré de s’emparer du pouvoir. Le général Trézel, en particulier, arrive à dresser contre l’émir, avec le concours du félon Mustapha Ben Ismail, deux tribus influentes : les “Douairs” et les “Smala”. Abdelkader, dont le réseau de renseignements s’avère tout de suite excellent, est mis au courant de ces manœuvres. Sa riposte ne se fait pas attendre. Il part lui- même, à la tête des Beni-Amer et terrasse Mustapha Ben Ismail, qui échappe de justesse au châtiment, en fuyant à Tlemcen. Il ne reparaîtra d’ailleurs plus jamais. Un autre cheikh transfuge du bas-Chéliff, se rend à l’émir après avoir essuyé plusieurs défaites. Enfin le cheikh des Ghomaris tombé entre ses mains est traduit devant un tribunal de Ulémas et condamné à mort, pour trahison...

[...] Abdelkader réoccupe alors Mascara, puis fonce vers Tlemcen, où il assiège les derniers représentants turcs, passés dans le camp adverse : les Kouroughlis. Le siège levé sans succès et tandis que l’émir regagne Mascara le maréchal Clauzel en personne accourt, mais un peu tard, au secours des assiégés. Cavaignac demeuré à la tête de la garnison s’éternise chez les Kouroughlis. I

Il aime ce bon peuple musulman, à l’hospitalité légendaire ...Seulement, il a besoin d’argent. Le maréchal Clauzel aussi. Il faut bien tenir son rang, n’est -ce pas ? Que font ces aristocrates-nés ? Ils se contentent de décréter une contribution à laquelle toutes les tribus amies ou non, relevant du contrôle français de Cavaignac, sont astreintes. les Kouroughlis sont bien punis de leur trahison : ils ont beau protester de leur loyalisme, on confisque les bijoux de leurs femmes et la crosse convaint les derniers récalcitrants. De quoi dégoûter ces malheureux kouroughlis des alliés libérateurs [...]

Les derniers groupes qui restent autour de l’émir acceptent des combats inégaux, se font décimer. Je ne connais pas de plus belle épopée. Pour comble d’infortune, le khalifat Ben Allel, dernier recours du Sultan abandonné, tombe dans une gigantesque mêlée où il a vu ses soldats massacrés jusqu’au dernier ; lui-même périt tragiquement. Abdelkader ne désespère pas. Tout en opérant sa difficile retraite, il ne néglige aucune occasion de rentrer dans les combats, le sabre sanglant, le pistolet fumant. Il se bat. Il ne cesse de se battre ! Il se bat jusqu’à la folie, comme ses ancêtres se sont battus à travers le monde, pour la plus belle et la plus grave des causes !...

Mais les derniers coups qu’on lui porte sont mortels, et c’est toujours la retraite. En même temps qu’il se retire, il comprend que s’il n’y a plus d’espoir à l’Est, l’Ouest est, au contraire l’asile par excellence, l’ultime tremplin d’où il pourrait foncer dans la bataille. Il amorce alors une habile manoeuvre : il gagne avec ses derniers soldats le Maroc, contraignant les français à le suivre jusqu’à la frontière, provoquant ainsi la guerre entre le Maroc et la France. Au Maroc il se réorganise, alimente l’insurrection algérienne qui n’a pas cessé de sévir dans plusieurs régions. Il remporte sur Cavaignac la victoire de Sidi- Brahim, en Septembre 1845, qui a d’heureuses répercussions dans le coeur de ceux qui continuent la lutte [...]

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