Propos recueillis par le journal Le Peuple.

Cette interview est réalisée après la conférence de Mouloud Mammeri tenue à la salle des actes de l’université d’Alger, le samedi 27 avril 1963 ct intitulée : "la solitude d’Ibn Khaldoun” : voir "Si Ibn Khaldoun revenait parmi nous”, in : Révolution africaine, n’14, Alger, 4 mai 1963, p. 22-23, aussi in : Culture savante - Culture vécue (études 1938-1989), Alger : Tala, 1991, p. 35-42.

[Note de Boussad Berrichi]

Le Peuple : Monsieur Mammeri, avant d’aborder le sujet pour lequel nous sommes là, pourriez-vous nous dire quelles ont été vos activités antérieures, et quels sont les projets que vous comptez réaliser ?

Mouloud MAMMERI : Eh bien, je vous parlerai tout d’abord de mon activité présente. Je suis en premier lieu professeur de sociologie à la faculté d’Alger, et j’enseigne d’autre part les lettres. Pour terminer, je vous dirai que je suis membre de la Société africaine de Philosophie.

Le Peuple : Pouvez-vous nous faire le point de votre activité littéraire ?

M. M. : J’ai fait paraître deux romans aux éditions Plon : La Colline oubliée et Le Sommeil du Juste . J’ai également écrit une pièce de théâtre : La preuve par neuf et je suis en train de préparer actuellement un roman.

Le Peuple : Monsieur Mammeri, revenons à notre sujet et je débuterai en vous demandant de nous mettre en évidence la personnalité d’Ibn Khaldoun ?

M. M. : Ibn Khaldoun est à mon sens un génie exceptionnel de l’histoire universelle en général et de l’histoire de l’islam en particulier. La valeur intrinsèque d’Ibn Khaldoun dépasse le cadre historique. Il naquit en 1332 et mourut en 1406 ; durant toute sa vie, il marqua une attirance certaine pour toutes les activités de l’esprit. Il fut philosophe, moraliste, géographe, économiste, poète et bien entendu historien.

Le Peuple : Dans quel milieu a vécu Ibn Khaldoun ?

M. M. : Ibn Khaldoun a vécu dans une famille de hauts fonctionnaires au service des dynasties maghrébines. Lui-même à d’ailleurs mis son savoir et son expérience au service du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie. Il fut un grand serviteur du Maghreb.

Le Peuple : À votre avis, que représente l’œuvre et la personnalité d’Ibn Khaldoun ?

M. M. : Comme je vous l’ai dit précédemment, Ibn Khaldoun est un . être extraordinaire, tant par son œuvre que par sa personnalité. Il était par excellence le génie "multiple". Il a mis en évidence des données historiques, qui relèvent du génie compte tenu du siècle dans lequel il vivait (XIV°). Ibn Khaldoun à été en quelque sorte un visionnaire, il a prévu notre société actuelle et ce, Il y a cinq siècles. Il sut se maintenir et garder toute sa dignité dans un siècle de déclin.

Le Peuple : Monsieur Mammeri, pourriez-vous nous préciser ce qui fait essentiellement la valeur d’Ibn Khaldoun ?

M. M. : C’est sa conscience nette, claire et précise des événements qui lui étaient contemporains et puis son courage, je dirais même sa volonté de manifester une indépendance d’es pat Ibn Khaldoun a longtemps été ignoré des historiens orientaux, ce sont les orientalistes qui ont mis en évidence son authentique valeur. Malgré les pressions qu’il subissait de la part des historiens accrédités auprès du souverain qui voyaient le déroulement des faits historiques comme conséquence logique du bon vouloir du prince
Ibn Khaldoun n’a pas hésité à affirmer qu’ ‘un individu ne pouvait à lui seul déterminer le cours de l’histoire, mas que, ce sont les conditions matérielles aidées de la volonté du peuple qui font force de loi en matière de déterminisme historique”.

Le Peuple . Pourquoi avoir choisi pour thème de votre conférence *La solitude d’Ibn Khaldoun” ?

M. M. Eh bien tout simplement parce que la solitude est chez Ibn Khaldoun une des caractéristiques premières. Le siècle dans lequel il a vécu était celui du déclin de l’islam, ce siècle était caractérisé par la préciosité et la sclérose de toute activité féconde de l’esprit. Ibn Khaldoun ne pouvait admettre cela, et il n’est pas étonnant que son œuvre ait été longtemps ignorée et qu’il ait été lui-même contraint la solitude.

Le Peuple . Ibn Khaldoun était un croyant ne croyez-vous pas qu’ainsi il ne pouvait pas avoir une vue objective des faits historiques et de l’histoire et général ?

M. Mammeri réfléchit ne court instant puis à affirme :

M M. : Certes oui, Ibn Khaldoun était un croyant, mais cela ne l’empêchait en aucune manière d’avoir une vue objective des déroulements historiques. Comme je l’ai dit dans ma conférence, Ibn Khaldoun n’admettait pas le rôle effectif de la Providence au sein de l’histoire. Pour lui, l’histoire était avant toute chose une conséquence de la volonté du groupement humain. Il n’y voyait pas à une marque quelconque de la divinité. Ibn Khaldoun était un rationaliste, il constatait l’histoire au travers de la raison, mais lorsqu’il s’agissait de la religion il substituait la foi à la raison.

Le Peuple : Quelle est donc la méthode d’Ibn Khaldoun pour mieux comprendre le déroulement de l’histoire ?

M. M. : La méthode d’Ibn Khaldoun est avant tout un moyen rationnel d’introspection au sein de l’histoire. Ibn Khaldoun préconise l’abstraction complète des préjugés avant de tenter une éventuelle compréhension des faits historiques. Seule la raison doit guider notre recherche, et non les préjugés religieux ou issus d’une vision dépassée de l’évidence historique ; ce n’est qu’en se débarrassant de tous ces facteurs néfastes à une compréhension rationnelle des faits historiques qu’Ibn Khaldoun nous propose sa méthode d’investigation.

Le Peuple : Quels sont les historiens ou penseurs qui peuvent être comparés dans une certaine mesure à Ibn Khaldoun ?

M. M : Eh bien nous distinguerons en premier lieu Le grand historien Vico en Italie, et l’illustre Montesquieu en France et ce, parce que tous les deux ont tenté un essai de compréhension sur l’évolution sociale à l’aide de la raison.

Le Peuple : Quels étaient les lieux de prédilection où Ibn Khaldoun écrivit ses œuvres ?

M. M : Comme je vous l’ai dit précédemment Ibn Khaldoun était Maghreébin, et il était profondément attiré par Bougie, Tlemcen, et surtout Taourzout où il écrivit la quasi-totalité de ses œuvres À ce sujet, je me permets de vous citer une anecdote du passage d’Ibn Khaldoun au Caire. Ibn Khaldoun portait, même à l’étranger, l’habit maghrébin, et le grand Tamerlan le voyant ainsi s’enquit auprès des Egyptiens : ” Mais quel est donc cet étranger parmi vous ? Et le chroniqueur affirme d’autre part que : "Son burnous noir était aussi fin que son esprit.” cet entretien ?

Le Peuple : Monsieur Mammeri, que pouvez-vous nous dire pour clore cet entretien ?

M. M : Eh bien je souhaite ardemment que bon nombre d’Algériens considèrent Ibn Khaldoun comme une des figures les plus frappantes de la valeur morale et intellectuelle universelle.

Le Peuple : Sur ce je quittai bien malgré moi M. Marmmeri, convaincu de la réelle valeur à l’intellectualisme algérien et maghrébin.

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