Poète de la tradition orale, né au au cours de l’année 1861 [1] à Ichckkaben, dans la tribu des Imellahen, située au sud ouest de (Bougie), dans la vallée de la Sournmam Bachir Chibane, plus connu sous le nom de Si Lbachir Amellah (Si Lhacir Amellab, en référence au nom de sa tribu, Imellahen), est décédé le 26 décembre 1930, en laissant trois filles issues de deux mariages. Il était imam de son village.

Dans son enfance, Si Lbachir, comme tous les enfants kabyles de cette époque, fréquenta d’abord l’école coranique de son village natal où il apprit, auprès de l’imam du village d’Ichekkaben, les premiers rudiments de la langue arabe et du Coran. Selon certaines sources orales, il serait allé poursuivre ses études à la zaouia (time3mmert) de Sidi Saeid de Tznagen, une sorte “ d’École normale “ coranique qui formait les imams de villages ; à la zaouia de Sidi Soufi de Bgayet, disent d’autres. En somme, deux écoles ayant appartenu à l’ordre confrérique de la Rahmaniya, qui fut le fer de lance de la révolte kabyle contre l’ordre colonial en 1871. Cet événement fut, dit-on, la principale raison pour laquelle il n’est pas allé jusqu’au bout de sa formation.

Dans les années [2] qui suivirent la révolte EI Moqrani et de Cheikh Aheddad de Seddouk, Si Lbachir à, selon Les mêmes sources, exercé pendant quelque temps la fonction d’imam dans un ou plusieurs villages kabyles de la région, aujourd’hui difficiles à identifier, Mais peu après, peut être parce que le « métier » ne nourrissait plus son homme, il rompt avec la « Voie de Dieu » (abrid n Rebbi), pour s’engager dans une autre, moins orthodoxe mais somme toute praticable, puisqu’elle avait été déjà empruntée, avant lui, par Si Muhend des Aït-Iraten qui a dit : ssney abrid, xdiy-as (« je connais la Voie et l’ai abandonnée »). Il s’est donc engagé dans la voie de la poésie pendant deux sinon trois décennies, c’est-à-dire jusqu’à la fin des années 1910, date approximative à laquelle il reprend, et cette fois jusqu’à la fin de ses jours, son métier d’imam.

C’est, en effet, après sa rupture avec la « voie de Dieu » qu’il est allé rejoindre, en tant qu’accompagnateur d’abord, l’une des troupes de tambourinaires (idebbalen) qui sillonnaient alors la Kabylie et animaient les fêtes, surtout pendant les périodes estivales, moyennant une contrepartie en nature où en argent.

Pour acquérir la voix et le souffle, mais aussi la mémoire, dispositions indispensables à qui voulait chanter, Si Lbachir n’a à vrai dire pas attendu sa rupture avec la prédication ; il s’y est mis dès son jeune âge. En effet, à la zaouia par exemple, où il a été pensionnaire pendant des années, les étudiants ( ttelba) psalmodiant le Coran, matin et soir, et chantaient en chœur les poèmes kabyles religieux (adekker).

Sa poésie

La tradition des idebbalen [3] au sein de laquelle s’est inscrit Si Lbachir, approximativement à la fin de la deuxième moitié du siècle dernier, existait bien avant lui en Kabylie. Nous retrouvons en effet dans les Poésies kabyles du Durdjura (Hanoteau : 1867, 3e partie) plusieurs noms connus de ces idebbalen, tous ou presque contemporains de Hanoteau. En s’engageant dans cette voie, Si Lbachir n’a donc fait que perpétuer la tradition de ses prédécesseurs, tradition aujourd’hui quasiment disparue [4]. Mais Si Lbachir a accompli son second « métier » d’une manière originale ou, tout au moins, inédite.

Du temps de Si Lbachir, et selon les témoignages unanimes des personnessources, ces troupes d’idebbalen étaient constituées de deux composantes, étroitement associées, mais distinctes cependant. Il y avait, d’une part, les idebbalen proprement dits, qui sont des musiciens « tambourinaires ») et, de l’autre, à chanteur et son second. Ces Idebbalen toujours accompagnés de danseuses, pouvaient exister et animer des fêtes de façon autonome.

Mais dans le cas de Si Lbachir, les deux parties étaient, dans les faits, étroitement articulées ; elles formaient la même troupe, connue sous le nom de « troupe de Si Lbachir » (tarba3t n Si Lbacir) parce qu’il en était l’animateur et parce qu’il était le seul élément stable de la troupe, le pivot autour duquel les autres se rassemblaient. Si Lbachir lui-même a remplacé l’un ou l’autre des membres de son équipe. Il changea, dit on, trois fois d’accompagnateurs ; il s’agit successivement de Belqasem Ueezzug, Lmulud n Eli u-Mhend - qui a assisté Si Lbachir pendant vingt-deux années de suite —, et enfin Muhend Ssa3id Aberbaci — qui fut son disciple et son successeur.

Les deux parties de la troupe ne formaient cependant pas un bloc monolithique. Sur scène en effet, elles se produisaient souvent séparément. Le terrain servant de scène pour la troupe et le public, toujours nombreux (surtout lorsqu’il s’agissait d’une fête organisée par un village ou une fraction de tribu), était situé hors des habitations. Ce public, Mixte lorsque la fête était de nature strictement familiale, était disposé ainsi : d’un côté, Le hommes, jeunes et moins Jeunes, de l’autre les femmes et les enfants. Ce n’est qu’après le passage des idebbalen (proprement dits), très tard dans la nuit (d’autres sources disent, très tôt le matin, à l’aube) que Si Lbachir et son second, tambourins entre les mains, se produisaient devant le public. Ils marchaient entre les rangs et, à voix haute, ils chantaient puis déclamaient leurs poèmes.

C’est en principe dans ce cadre précis que l’essentiel du répertoire poétique de Si Lbachir a été diffusé, reçu et apprécié en tant que poésie par ses divers publics successifs.

Lorsque Si Lbachir a quitté la scène (bien avant qu’il ne quitte la vie), Si Mubend Ssaeid Aberbaci, son disciple et continuateur, a, pendant des années (jusqu’ à l’orée de la Guerre de libération, disent certains), continué à chanter seul les poèmes du maître. Mais parallèlement à ce mode de transmission quasi « officiel », d’autres chaînes de transmetteurs ont, à coup sûr, également transmis de façon informelle certains de ses poèmes aux générations ultérieures. C’est en effet auprès de ces relais que nous avons pu recueillir un certain nombre de poèmes qui lui sont attribués.

Notons que jusqu à la réalisation de notre Anthologie de poésies kabyles lyriques attribuées à Si Lhachir Amellah (Bouamara : 1995), c’est-à-dire pendant plus de soixante dix années après qu’il eut quitté la scène, la poésie de Si Lbachir n’a circulé que de façon orale. Cette anthologie, qui rassemble 158 poèmes, ne constitue donc probablement pas l’œuvre complète de Si Lbachir, ni, sans doute, son œuvre à lui seul, c’est à-dire produite et créée entièrement par Si Lbachir, En fait, elle n’est certainement qu’un fragment de l’œuvre produite/transmise collectivement par un ensemble de personnes-sources, déterminées par les circonstances de l’enquête circonscrite que nous avons menée (pour plus de détails sur cette question, cf. Bouamara : 1997). En choisissant une autre aire de collecte et, par conséquent, d’autres personnes-sources, le résultat aurait certainement été différent.

Cette « œuvre » n’est donc, pour reprendre une nuance de Jean Amrouche, pas de Lbachir, du moins pas entièrement, mais seulement à lui. Ceci, parce qu’elle lui a été attribuée par la postérité, et à titre posthume.

Nous retrouvons dans la poésie de Si Lbachir, du moins celle que nous avons recueillie, les thèmes et les tournures anciens, ceux de ses prédécesseurs que nous pouvons encore lire dans l’ouvrage de Hanoteau, adaptés bien sûr à la facture du moment : C’est s des séries Leelam i d-Cudden seg.…., Adfel Yekaten.…, Rekbey lba
bur…

Mais les thèmes de prédilections de Si Lbachir Sont :

La femme, l’épouse et la maîtresse :
Les mœurs kabyles de son temps, légères ou sévères.

Devant les représentants de l’ordre établi, et pour des publics divers, Si Lbachir a chanté le couple, réel ou imaginé, mais toujours composé de sa Bien-aimée et de Lui (Netta d Ezuzu), étouffé par le code kabyle de l’honneur, tacite mais très rigoureux.

Si Lbachir, dans un style expressif et très figuré, a chanté toutes les amours, celles que, pour vivre libres et heureux dans la vie ici-bas, la femme et l’homme entreprennent chaque jour. Si Lbachir a exprimé dans ses poèmes ce que beaucoup de ses contemporains n’osaient pas ou ne savaient pas dire, en tout cas, publiquement. Sensible à l’extrême, il a chanté tout ce qu’il a vu, entendu, senti ou ressenti.

On peut cependant considérer comme certain que, durant toutes ses années de chant et de pérégrinations, Si Lbachir n’a pas traité que d’un seul thème, fut-il provoquant et central. Telle qu’elle se présente à travers notre Anthologie, l’image de la poésie de Si Lbachir est certainement tronquée. Des sources différentes auprès desquels est possible de réaliser d’autres collectes à en donneraient certainement une autre vision. Ceci, parce que les œuvres orales sont par définition ouvertes.

BIBLIOGRAPHIE

BOUAMARA (Kamal) :Anthologie de poésies kabyles lyriques attribuées à Si Lhachir Amellah (1861-1930), mémoire de magister, Université de Béjaïa/Inalco, 1996, 288 p.

BOUAMARA (Kamal) : « Pour une méthode d’approche esthétique de la poésie kabyle orale : le cas de Si Lbachir Amellah (1861-1930) », communication présentée au colloque international Béjaia et sa région à travers les siècles Béjaïa, 11-13 novembre 1997 (à paraitre).

Notes

[1Selon les documents de l’état civil, dont existence officielle dans cette région ne remonte qu’à 1891, Si Lbachir avait 30 ans à cette date.

[2À une date que nos sources ne précisent pas.

[3Si Lbachir est appelé adebbal par certains ; il s’agit, bien entendu, d’une appellation synecdoctique, parce qu’il faisait partie de la troupe

[4Si Lbachir est appelé adebbal par certains ; il s’agit, bien entendu, d’une appellation synecdoctique, parce qu’il faisait partie de la troupe

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