Si Mohand Ou Mhand Héritage et génie : les grands poètes kabyles mercredi 22 avril 2026 Sa vie Si Mohand est le poète kabyle de la tradition orale le plus célèbre et le plus documenté. Il est né à Icheraïouen, l’un des villages composant l’agglomération de Tizi Rached (dans la confédération des Aït-Iraten) en Grande Kabylie, au cours de l’année À 1845 [1]. Il est le fils de Mubend Amexyan n Ar à Hmaduc et de Fatima n At Ssaeid. Si Mohand ou-Mhend est connu aussi sous le nom de Muh u-Mhend. Atteint d’un mal incurable et empirant de jour en jour (un abcès au au nombril, selon Dermenghem ; une gangrène au pied, dit le poète), il est mort en 1906 à. l’hôpital des Sœurs Blanches, près de Michelet (actuel Aïn-El-Hammam) ; il est enterré au cimetière de Tikorabin, appelé Asgifn n tmana (litt. « le portique de la sauvegarde »), à dans le coin réservé aux étrangers. Dès sa tendre enfance, Si Mohand a connu l’exil : après la pacification de là Kabylie en 1857, le général Randon, charg de réduire le Djurdjura, fait exproprier les : habitants et raser Icheraïouen, le ville de « Mohand, afin de bâtir sur son empl ment Fort Napoléon, qui deviendra plu tard Fort-National, aujourd’hui Larba nath Iraten. Après cet événement, ses parents préfèrent aller s’installer à Sidi Khelifa, un petit hameau situé près d’ Akbou (Ighil-Guefri, Larbaa nath Iraten). Mais « déjà avant de s’installer à Icheraiouen (l’ancien), les parents de Mohand, les At Hmaduc, avaient, pour fuir une vendetta, quitter Aguemmoun, un autre village des Aït-[raten, près de Larbaa nath-Iraten. Après l’insurrection kabyle de 1871 à laquelle les At Hmaduc prennent une part active, les parents de Mohand, qui étaient représentants ( mugaddem) de la Rahmaniya pour les Aït-Iraten, sont, à l’instar de tous les autres insurgés, durement réprimés : cheikh Arezki, son oncle, est déporté en Nouvelle Calédonie ; Saïd, le frère de Arezki, s’enfuit en Tunisie ; le père de Mohand, Améziane, est exécuté à Fort-National. « Mohand lui-même ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’officier qui avait jugé sa mort inutile », écrit Mammeri [2]. Tous les biens des At Hmaduc sont séquestrés. Les Ar Hmaduc se sont dispersés et se réfugient dans d’autres villages voisins de Tizi-Rached. La mère du poète , Fatima n At Ssacid, se retire à Icheraïouen (le village actuel), avec Méziane, le plus jeune de ses enfants. Akli, son frère aîné, de deux ans plus âgé, se rend en Tunisie avec l’essentiel de ce qui restait de la fortune paternelle qu’il emporte avec lui. Avec cet héritage, il y prend femme et acquiert un magasin et une petite ferme. Après le partage inéquitable selon les dires de Mohand de l’héritage familial, le poète dilapide vite le peu qui lui en échoit. « Ainsi libéré de tout et de tous, sauf de luimême, il va désormais poursuivre une vie errante, que vont se disputer toutes les misères et tous les vices, aussi quelques rares joies vite closes » (Mammeri, 1969 : 18). Comme il en témoigne dans ses vers, Mohand a parcouru, très souvent à pied, tous les endroits où son humeur vagabonde le poussait : la Kabylie, l’Algérois, Bône et même Tunis. Mais son lieu préféré fut Bône (Annaba). Les Kabyles, et particulièrement ceux du pays de Mohand, y étaient nombreux et travaillaient dans les mines ou dans les fermes. A Bône, Si Mohand, lui, ne travaillait pas dur ! II lui arrivait cependant d’y être contraint, ne serait-ce que pour pouvoir s’offrir certaines drogues (hachisch, kif et cocaïne) et quelques boissons alcoolisées (rhum, absinthe et vins doux), dont il était sérieusement dépendant. Il vivait de petits métiers : il tenait gargote avec son oncle Hend Aït Saïd dans un faubourg de la ville appelé Elgahmousiya. Il écrivait des lettres en arabe pour les ouvriers qui le payaient d’un verre où d’argent. Il se faisait aussi marchand de beignets qu’il préparait lui-même sur les chantiers la veille des jours de paie. Sa double formation : clerc et poète Son oncle Arezki, quelque peu instruit et surtout versé dans le droit musulman, dirigea, entre 1857 et 1871, un groupe d’élèves dans une confrérie. C’est là que Mohand acquit les premiers rudiments de sa formation d’imam, qu’il a parfaite par la suite à la Zaouia de Sidi Abderrahman des Iloulen. Il fut donc formé pour prêcher la Parole de Dieu (awal n Rebbi) et exercer le métier d’imam (il était, selon ses propos mêmes, « un clerc aux soixante sourates »), une fonction jusque-là respectable et paisible en Kabylie ; mais le nouvel ordre (lwe3d, dit Mohand, « le destin ») en a décidé autrement : il est « appelé », soudainement (puisqu’il ne s’y est pas préparé), pour répandre, parmi les siens, et jusqu’à la fin de ses jours, la parole kabyle. C’est du moins ce que dit Mammeri à propos de la formation poétique de Si Mohand [3]. En effet, après avoir rapporté in extenso la légende de Si Mohand (Cf. Mammeri 1969 : 12), interprétée sur un mode romantique [4], Mammeri écrit, à la page suivante : « Il ne semble pas que Mohand ait fait le lent, le long apprentissage du métier, comme c’était la pratique en son temps [...] ». Sa poésie Le nouvel ordre colonial a eu des effets considérables sur la vie des Kabyles en général, sur celle de Si Mohand et sur sa poésie en particulier ; incidences de nature ambivalente, dont l’une mérite d’être soulignée ici. Après 1871, quand la répression coloniale bouleverse l’organisation sociale des Kabyles, les At Hmaduc, parents de Si Mohand, sont ruinés et dispersés. Cela a été à l’origine directe du drame qu’il a profondément vécu : la perte de toute attache familiale et la confusion du lien social. C’est sans doute pour cela qu’il a trouvé sa voie dans le Verbe et la sublimation du passé. Vivant dans le désarroi et le dénuement total, seul (mais toujours accompagné de sa pipe dont il ne pouvait se séparer), il se met alors à errer en disant à qui savait ce que parler veut dire. Mohand devient alors le porte-parole d’une société qui s’effondre, le chantre désespéré des valeurs bousculées par l’ordre colonial et le monde nouveau. Mais, d’un autre côté, cet ordre colonial, en arrachant les Kabyles à leur terre, a déterminé de nouvelles conditions de diffusion pour la poésie kabyle et permis son renouvellement. En effet, du fait de cette rupture sociale,Si Mohand n’était plus comme la quasi-totalité des poètes kabyles de son époque (et tous ses prédécesseurs), un poète local, villageois ou tribal. Les poètes avant lui étaient en totale communion d’idées et de pensées avec leurs petits groupes d’origine, alors que Si Mohand n’est plus le héraut ou le porte parole d’un groupe limité (une tribu ou, au plus, une confédération de tribus), lové dans un monde clos et exigu, géographiquement mais aussi culturellement. Frotté de culture coranique et surtout voyageur infatigable, Si Mohand, lui, avait au contraire accès à d’autres savoirs et d’autres horizons. En errant à travers un espace géographique plus vaste, correspondant à celui du territoire de la kabylophonie et, par conséquent, dépassant de très loin le champ d’action du poète kabyle traditionnel, Mohand s’est adressé, presque toujours en kabyle, à tous les publics qu’il a pu rencontrer. Par le biais de ses pérégrinations, mais aussi par le choix des thèmes qu’il a traités, il a su toucher, mieux et plus que les autres poètes de son temps, non seulement les Kabyles de toutes les régions mais aussi plusieurs générations successives. Il a su donner à son répertoire une amplitude et, par l’intermédiaire de ses publics-ré epreurs successifs, une longévité inconnues jusque là. Son répertoire est encore bien attet largement répandu dans toute fn lie, un siècle à peu près après sa n en domaine de tradition orale on combien une telle durée de vie pour un répertoire poétique est exceptionnel [5] Une autre rupture, formelle ce , doit être signalée par rapport à la trad o1 des poètes kabyles qui, très souvent, chantaient leur poésie. Comme tous les Imsahen (i.e. les poètes errants, marginaux), Si Mohand n’a pas chanté la sienne ; selon tous les témoignages, lui, disait ses vers ou, plutôt, les déclamait. Si Mohand est indiscutablement le poète traditionnel kabyle le plus important et le plus largement connu ; son œuvre reste une référence pour toute la société kabyle. Elle a inspiré et profondément marqué, par sa thématique comme par sa forme (asefru), tous les poètes et chanteurs ultérieurs, dont les plus grands comme Slimane Azem [6]. [K. BOUAMARA] BIBLIOGRAPHIE : BOULIFA (Si Saïd) : Recueil de poésies kabyles , Alger dan, 1904 ; 2e éd., Editions Awal, Paris/Alger .1990. DERMENGHEIM (Emile) : La poésie kabyle de Si Mouh ou Mhand et les isefra, Documents algériens, série culturelle 1951, n° 57 FERAOUN (Mouloud) : « La légende de Si Mohand : Algeria, septembre 1958. FFRAOUN (Mouloud) : Les poèmes de Si Mohand, Paris Ed. Minuit, 1960 ; 2e éd. Bouchène, Alger, 1990. MAMMERI (Mouloud), Les Isefra poèmes de Si Mohand ou Mhand, Paris, Maspero 1969. REDJALA (Mbarek) : Si Mohand et sa famille dans la tourmente de 1871, Bulleun de berbères, 3, 1974, p. 5-14, Notes [1] Selon l’estimation de Mammeri. La date de naissance de Si Mohand est en fait controversée. Selon Boulifa, Si Mohand aurait eu quarante ans au moment où il écrivait (1900) et serait donc né en 1840. Si Youcefou-Lefki donne à Mouloud Feraoun deux dates différentes : 1. Si Mohand serait mort au même âge que le prophète (soixante-trois ans), ce qui porterait sa naissance à 1843. 2. Si Mohand avait à peu près le même âge que lui, or Si Youcef-ou-Lefki est né en 1850. [2] Ce point mériterait des investigations complémentaires ; les raisons qui ont amené les responsables militaires français à épargner Mohand restent obscures, et sont peut-être plus politiques que le simple geste humanitaire d’un officier. D’autant que le séquestre sur les biens de la famille ne fut sans doute pas aussi total que le dit la tradition rapportée par M. Mammeri, puisqu’il y eut ensuite partage d’héritage (NDLR). [3] Il est évident que cette légende relève de l’hagiographie : le processus de formation de Si Mohand ménte ait une recherche approfondie (NDLR). [4] « Quoi qu’il veuille dire, il peut le dire en vers, parce que c’est lui qui parle mais l’ange qui informe », écrir Mammeri (1978 : 12). Nous retrouvons là le point de vue romantique qui « explique » la performance pot nique en associant au créateur la voix de la Muse qui lui souffle des images, des idées ou des vers. [5] Il est vrai que la poésie de Si Mohand n’a pas circulé uniquement de façon orale : elle a bénéficié très tôt (Boulifa, 1904) du support de l’écrit, [6] Qui lui rend plusieurs fois hommage dans son œuvre, notamment dans « Si Muh yenna-d » (Slimane AZEM : Îzlan, Recueil de chants kabyles, Paris, Numidie Music, p. 168 et suiv.). Voir la source Source de l'article Qui êtes-vous ? Veuillez laisser ce champ vide : Votre nom Votre adresse email Votre message Titre (obligatoire) Texte de votre message (obligatoire) Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Veuillez laisser ce champ vide : Commentaires