J’avais fait deux parts dans ma vie : l’une, offerte aux regards, se déployait au grand jour des activités professionnelles, tantôt éclatantes, tantôt médiocres, ou dans l’intimité de la famille et des relations amicales ; l’autre, secrète, minait sourdement la première, la sous-tendait de je ne sais quoi d’inquiétant et d’obscur. Je jouais ma partie dans le monde, mais je vivais mon secret inavoué… …

Je sentais que ma vie ne m’appartenait pas, que je ne la vivais pas seulement pour mon propre compte, mais à celui d’une multitude à qui, un jour marqué par le Destin d’un signe de sang, je servirais d’exemple. Tout ce que de moi je ne consommais pas au profit de l’apparence extérieure, mais qui nourrissait une expérience occulte, un savoir qui est nonsavoir, une manière d’être pour soi et de s’accroître dans l’ombre, tout cela était dédié, offert depuis l’adolescence à un peuple qui ne me connaissait pas, qui peut-être ne me reconnaîtrait pas et me jetterait aux chiens avec mon offrande… …

Je n’avais pas le droit de vivre ma vie pour moi seul, ou pour mes proches. En moi, et par moi, un peuple faisait l’essai de ses forces et de ses dons, affrontait la tentation historique et l’impossible. Ce que je pouvais obtenir de moi figurait la mesure de ce que chacun des miens, de ce que tout un peuple devaient pouvoir obtenir d’eux-mêmes. Or il semblait que j’eusse, depuis l’enfance, oublié ce peuple, rompu avec ses traditions, perdu mémoire de ses mythes capitaux, renié les préceptes et les canons qui règlent ses mœurs. J’apprenais à vivre à la manière de ses maîtres, de qui j’avais fait miens les héros, les fables, les chansons et le langage, m’acharnant à m’incorporer ses plus secrètes pratiques, m’exerçant à nourrir mon âme de la substance de leurs poètes les plus rares que j’invoquais comme mes intercesseurs

Jean Amrouche

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